Les Enfants du brouillard. L'Affaire Mis et Thienno, par Jean-Claude DEREY
Jean-Claude Derey, romancier installé dans l'Indre, a enquêté pendant trois ans sur un fait-divers criminel survenu dans sa province juste après la guerre, visiblement à l'origine de l'une des erreurs judiciaires les plus tragiques de ce siècle (les victimes sont toujours vivantes). Le récit qu'il en tire, riche de révélations, risque fort d'amener à rouvrir le dossier en révision de « l'affaire Mis et Thiennot ». Et d'amener à faire enfin, publiquement, le procès d'une certaine police et d'une certaine justice aux ordres des puissants.
Un livre impressionnant par ce qu'il révèle des dessous de notre société… dans le droit fil de ce qu'avait réussi Gilles Perrault avec Le Pull-over rouge.
Les faits d'abord…
Un garde tué à coups de fusil. Une enquête menée de bout en bout sous le regard impérieux du châtelain… et insidieusement orientée par lui : c'est lui qui désignera les « suspects ». Des policiers empressés à manger dans la main du seigneur de l'endroit, conduits par un commissaire ambitieux qui venait de faire ses classes à la grande satisfaction de l'occupant allemand. Des méthodes d'investigation dignes de la Gestapo : huit jours de tortures diverses, pour faire signer à quelques prévenus effarés des dépositions préparées à l'avance (aveux sur lesquels chacun d'eux reviendra par la suite). Une justice qui n'hésite pas à en prendre à son aise avec la procédure d'instruction. Des témoins à charge soumis aux pressions du « château » (l'un d'eux, pourtant réputé débile mental, servira de fer de lance à l'accusation). Une presse abusée par le roman qu'on lui sert et qui se fait un malin plaisir d'enfoncer un peu plus ceux que les « braves gens » désignent d'un doigt vengeur. Un procès conduit avec complaisance par des magistrats soucieux d'éviter les « vagues », où Me Maurice Garçon met par malchance ses talents au service de l'accusation. Des peines de quinze ans pour Mis et Thiennot, gamins à peine sortis de l'adolescence et qui verront leur vie tranchée aussi sûrement que par le couperet de la guillotine (l'un et l'autre survivent aujourd'hui, brisés pour jamais) ; et des condamnations fermes pour la demi-douzaine de chasseurs supposés avoir été leurs complices.
Jean-Claude Derey a eu la chance d'être aidé dans son enquête par l'un des survivants de ces fameux « complices », Émile Thibault, guère plus vieux que Mis et Thiennot à l'époque du crime, et qui aura été au fil des ans l'artisan le plus actif en faveur de la réouverture du dossier. Ensemble ils ont mené une contre-enquête minutieuse, mettant en lumière plusieurs témoignages écartés par l'instruction ou négligés par les juges, recoupant toutes les informations que les uns et les autres avaient laissé de côté parce qu'elles les gênaient. Et ils confirment ce que plus d'un avançait depuis longtemps à voix basse : c'est un fermier au service du « château » qui aurait assassiné sur ordre… pour faire taire un garde-chasse un peu trop curieux de ce qui s'était passé dans les parages pendant l'Occupation. N'oublions pas que l'affaire avait éclaté quelques mois à peine après la fin de la guerre, à une époque où notables, flics et juges, presque tous compromis avec le pire, cherchaient par tous les moyens à se faire décerner des brevets de vertu.
L'auteur, bien sûr, met son art de romancier au service de son enquête et ne s'en cache point : avocats et procureurs n'en font-ils pas autant à l'instant de jeter dans la balance le destin d'un accusé ? Il excelle en tout cas à rendre le climat trouble de l'époque (on n'est pas loin du Corbeau de Clouzot), l'âme de ces campagnes frileuses hier encore soumises au bon vouloir du seigneur, à peser les bonnes et les mauvaises raisons de chacun, à débusquer mensonges et dérobades, et à ne s'étonner de rien (l'un des témoins les mieux informés lui lance un jour : « J'en sais trop pour pouvoir vous causer »…). Bref, c'est toute une France oubliée par l'Histoire qui revit dans ces pages, une France gouvernée par la peur du gendarme et qui n'hésite pas, pour pouvoir dormir plus tranquille (encore que…), à laisser condamner sciemment des innocents.
En sommes-nous si loin ? Pour le savoir, mieux vaut en tout cas remettre toute l'affaire au grand jour, et la rejuger s'il le faut. Ce sera, bien sûr, faire au passage le procès de la police, au moins d'une certaine police, le procès aussi d'une justice trop volontiers complaisante. Et, par-delà, le procès d'un système de pouvoir perverti par la soumission aux puissances de l'argent. On comprend qu'une telle perspective ne fasse pas plaisir à tout le monde. Mais on remerciera le romancier qui fait ici oeuvre d'enquêteur (Gilles Perrault avait naguère magistralement montré la voie avec Le Pull-over rouge) : s'il n'a pas fonction de juger — et il s'en garde avec soin —, au moins ouvre-t-il ici une porte que la crainte seule avait tenue fermée. La justice, veut-on croire, y trouvera un jour son compte. Et le lecteur de quoi réfléchir à la confiance qu'il convient d'accorder à ceux qui sont supposés, pour le bien de tous, faire régner le droit et l'ordre…

Première édition : 7 mars 2002
Genre : Enquête
288 p.
19,50 €
ISBN : 2859407979
Zones géographiques : Italie

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