Marguerite Moreno (1871-1948) ne fut pas seulement l'une des plus grandes actrices du siècle qui vient de s'achever, elle fut, aux côtés de son amie Colette, l'une des égéries de la Belle Époque, la confidente des poètes — Verlaine et Mallarmé au premier rang —, et un esprit pointu (à l'instar de son célèbre nez) dont les saillies ne rataient jamais leur cible. (Compliment de Tristan Bernard, un connaisseur : « Elle me fait de la concurrence »…)

  Si l'on se souvient aussi de ses succès, plus tardifs, sur les planches (au service de Giraudoux ou d'Édouard Bourdet) ou au cinéma dans une bonne centaine de films aux côtés de Guitry, Jouvet, Dullin, Jules Berry, Michel Simon, Raimu, Eric von Stroheim, on a un peu oublié qu'elle vécut pendant les trente premières années de sa carrière au milieu des écrivains… et qu'elle fut, notamment, l'une des premières à déceler le génie de Marcel Schwob — dont elle sera la compagne fidèle jusqu'à la mort prématurée de ce dernier en 1905. On découvrira aussi, à lire ces Souvenirs — rassemblés en 1948 par Gilbert Sigaux, jamais réédité depuis — qu'elle s'entendait elle-même à tenir une plume. Ce qui désolait Colette, avec qui elle échangea une correspondance épatante… et qui s'attristait d'être la seule ou presque à savoir que son amie Marguerite avait l'étoffe d'un « magnifique écrivain ».

Publiés sous la direction érudite de Gilbert Sigaux en 1948 — soit juste à la mort de l'actrice —, ces Souvenirs de ma vie qui (si l'on écarte la Correspondance) rassemblent l'essentiel des écrits de Moreno, lesquels empruntent à la fois à la chronique (formidable portraits d'écrivains et d'artistes), au mémoire (récit de son séjour en Argentine avant la Première Guerre mondiale : où elle fonde un conservatoire à Buenos-Aires), au journal intime. Ils recomposent surtout, à nos yeux étonnés, l'itinéraire d'une vie qui, dans ses 50 premières années surtout, ressemble à un conte de fées… Marguerite Monceau (Moreno était le nom de sa mère), née à Paris en 1871, est encore une gamine quand elle décide de se vouer au théâtre. Reçue au Conservatoire à 17 ans, très vite engagée à la Comédie-Française — où elle ne tarde pas à ruer dans les brancards —, elle se révèle surtout dès ses vingt ans comme l'interprète idéale des poètes de l'époque : Verlaine ne jure que par elle (et elle interprète l'unique pièce théâtrale du poète, pour tenter de le sauver de la misère) ; Mallarmé, son voisin à Valvins, canote avec elle sur la Seine et en fait la confidente de ses intentions poétiques tandis qu'il composa son Coup de dés… ; Renan, Anatole France et le jeune Alfred Jarry s'intéressent à elle ; elle fréquente dans les coulisses Dumas fils, Sarah Bernhardt, Mounet-Sully, Coquelin cadet, Jules Claretie (administrateur du Français), Victorien Sardou (roi du théâtre au tournant du siècle). Mais surtout elle se lie avec le très étrange Marcel Schwob dont elle sera la première à reconnaître le génie : et elle, la coquette à la langue si bien pendue, la compagne de Colette à l'heure des quatre cents coups, la fée électrique des nuits de Paris, restera fidèle au pauvre poète jusqu'à sa mort prématurée survenue en 1905. Qu'elle égratigne au passage les vanités de la société — et celles des acteurs ! — n'en fait pas pour cela une « méchante ». Elle a certes du mal à résister à un bon mot s'il lui vient au bout de la langue, mais c'est aussi une chic fille, follement dévouée aux amis, une âme pleine de compassion mais qui ne triche pas avec les sentiments — quitte à y aller envers ceux qu'elle aime avec une franchise un peu rude. La suite de l'histoire — après le voyage en Amérique du Sud et la Grande Guerre — est un peu moins rose : quinze ans de traversée du désert, pour tout dire. Et une nouvelle carrière — à près de soixante ans — dans les rôles comiques qui assureront sa gloire, au théâtre d'abord (elle triomphe dans Le Sexe faible de Claude Bourdet), puis bientôt au cinéma où elle apparaît aux côtés de Sacha Guitry, Louis Jouvet, Michel Simon, Charles Dullin, Raimu, Eric von Stroheim, Jules Berry… Le livre refermé, on ne peut s'empêcher d'envier tous ceux qui ont eu à se frotter à cette « nature » sensible et intelligente — au risque de s'écorcher un peu aux piquants…



Première édition : 4 octobre 2002
Genre : mémoires
288 p.
19,50 €
ISBN : 2859408584
Zones géographiques : Italie